Apprendre est une chance, Transmettre est un art !

Ce qui est donné fleuri, ce qui est gardé pourri.

Proverbe indien.

Le devoir de l’homme envers l’humanité est de s’instruire,
le devoir de l’homme auprès de ses semblables est de les instruire.

Voila comment pourrait se résumer le credo de la transmission.

Transmettre, oui mais : Quoi ? Comment ? A qui ?

Ce triptyque récurrent a suscité bien des débats. Je vais tenter de vous exposer mon expérience et les principes de la transmission que j’en ai tiré.

Avant tout, il convient de définir l’environnement de la transmission.

Le mot transmission vient de TRANS : Changement, Voyage, Transfert, et MISSION : projet, actions à effectuer, Devoir. La transmission est une activité de l’éducation qui pourrait se résumer à : l’action de faire voyager chez autrui un projet qui nous dépasse.

L’éducation d’un individu se fait surtout pendant l’enfance où notre capacité à apprendre est exponentielle. La pédagogie est un nom d’origine grec qui veut dire, d’ailleurs, apprendre aux enfants. Il se rapporte à la science et aux méthodes de transmission d’un savoir, d’une habilité, d’une qualité.

La didactique concerne l’organisation de ce savoir, en le hiérarchisant en plusieurs éléments assimilables. Il en résulte que la transmission est un acte volontaire ou non, qui est le fruit de l’évolution. Un art martial répond à ces caractéristiques en étant une langue vivante et non pas un dialecte disparu ! Cela suppose alors que cette évolution soit le reflet de l’adaptation à l’environnement et aux problématiques qui se posent.

L’enseignement est un art et le triangle de Houssaye (figure ci-dessus) qui relie le Savoir, l’enseignant et l’apprenant, nous décrit les rapports de cause à effet ainsi que les domaines du Savoir-être, Savoir-faire et Faire-savoir. Toute la problématique est posée dans ce postulat. Les Arts Martiaux sont une école de vie qui nous relie à une tradition ancestrale qui parfois a du mal à être soluble dans la modernité. La responsabilité est avant tout celle de l’enseignant qui confond tradition, légende, coutume et habitude. Les arts martiaux traditionnels reposent bien souvent sur un savoir empirique que des générations de pratiquants et d’enseignants ont structuré, codifié et mis en forme comme un archivage technique, de ce que sont en particulier les formes qui en sont les dépositaires (Kata, Taolu, Poumsé, Quyen…).

Prenons l’exemple justement des formes codifiées dans les arts martiaux asiatiques qui sont un exemple unique de la transmission par une gestuelle chorégraphiée dans un schéma agencé, hiérarchisé et précis.

J’ai l’habitude de dire à mes élèves que les formes sont des maîtres silencieux qui distillent leurs enseignements qu’au fil d’un long apprentissage. Cet apprentissage ne se limite pas à la seule répétition d’une suite de gestes martiaux, sinon cela ne serait que « gesticulation hasardeuse ». Le travail de la forme permet de transmettre une intelligence corporelle, une biomécanique du mouvement qui construit notre corps et forge notre esprit. C’est à force de répétition que la condition physique s’améliore, la mémorisation s’installe et que le message du Taolu se révèle à nous. Le maître n’est alors que le passeur d’idées qui vous guide dans votre apprentissage en corrigeant vos techniques mais surtout en vous faisant découvrir les sensations qui y sont attachées et qui fleurissent à l’intérieur de vous.

Apprendre les Arts Martiaux, c’est progresser sur 3 plans : le physique, l’émotionnel et l’intellectuel. Un maître s’adresse à ces trois domaines qu’il faut absolument parfaire, si on veut devenir un pratiquant complet.

C’est pour cette raison qu’il ne faut pas confondre les attributs de chaque enseignant selon que leur statut par rapport aux apprenants soit celui de l’entraîneur, du professeur ou du maître. Un même enseignant peut incarner tour à tour ces différents statuts, cela déprend du rapport qu’il a tissé avec ses pratiquants. Ce rapport étant étroitement lié à l’ancienneté du pratiquant dans l’école.

Un cycle d’apprentissage s’installe sur un rythme ternaire (Macrocycle de 3 ans), qui représente le début de l’apprentissage (1er cycle), le coeur de la pratique (2ème cycle), et la consolidation du niveau (3ème cycle). Ces trois séries de 3 cycles représentent traditionnellement 9 années de construction d’un pratiquant abouti. Vous l’aurez compris, la transmission repose également sur la planification efficace des habiletés à développer, à utiliser et à maitriser, en allant des habiletés fermées vers des habiletés ouvertes.

SCHEMA

Transmettre est un Art mais aussi une Science à l’image du terme Wushu : l’art d’arrêter la lance, et de Kung Fu : celui qui par son travail s’élève.

Au centre d’une pratique efficace

La progression d’un élève est comme l’ascension d’un escalier en colimaçon. A chaque apprentissage d’une nouvelle technique, il nous faut renforcer les principes de base pour la maîtrise du geste. Ces paliers ainsi définis, permettent à la technique et aux règles qu’elles mettent en oeuvre d’arriver à maturité. Le propos de l’entraîneur est de mettre en oeuvre les processus pédagogiques, celui du professeur de les concevoir, celui du maître de les parachever par une philosophie sociale. Il est évident que l’enseignant (Entraîneur, Professeur, Maître) adapte ses rapports avec les apprenants (Pratiquant, Élève, Disciple). Le respect mutuel qui conforte la vrai autorité du maître comme médiateur d’une conscience collective est le ciment de toute progression.

Respecter le passé, faire l’expérience du présent et préparer l’avenir. Voila ce qui me guide.

Il est évident que le mode de transmission contemporaine qui date du début du 19ème siècle a quelque peu modifié les rapports de transmission entre le professeur et l’élève. En premier lieu la transmission traditionnelle reposait sur un rapport particulier et unique qu’entretenait le maître avec le disciple. Le maître d’arts martiaux choisissait son étudiant par cooptation ou parrainage, il développait avec lui un lien privilégié qui était soumis au code de l’artiste martial, emprunt de la philosophie confucéenne :

Pour des raisons de précaution, le maître n’enseignait qu’une partie de son savoir à un disciple, une autre au second, enfin un autre pan de sa pratique au troisième afin de morceler son savoir pour que l’héritage complet nécessite une entente parfaite entre les trois disciples choisis, incitant ainsi la fraternité dans son école dans un enseignement très pyramidal. Il orientait également son savoir pour parfaire les qualités inhérentes de chaque pratiquant comme la vitesse, la force, l’agilité, ou au contraire choisissait de gommer les défauts à la source en transmettant l’art de conquérir par le travail les qualités manquantes. cet enseignement était long et fastidieux et s’étalait dans le temps, en développant outre la technicité, la patience et la persévérance, le terme Kung Fu prenait alors toute sa signification !

L’ère modère, en Chine, a été marquée par les deux grands instituts de Wushu : l’école Jingwu (1905) et le Zhong Yang Wushuguan de Nankin (1920) qui furent à l’origine de la modernisation de l’enseignement des arts martiaux. En effet les Maîtres se sont transformés en Professeurs. Ils ne s’adressaient plus à un disciple mais à des élèves.

Il en découla un mode de transmission utilisant ce que l’on appelle dans le jargon pédagogique l’apprentissage distribué qui consiste a disséquer en sous-taches une technique complexe afin de la rendre assimilable par un grand nombre en même temps.

Ce mode d’apprentissage fut emprunté au mode de formation des militaires. L’avantage était une grande efficacité de transmission à un grand nombre d’individus mais déshumanisait la pratique en ayant tendance à développer la robotisation du geste. Nous connaissons les excès de ce mode de transmission au travers de la compétition moderne et des formes imposées (Nandu) qui sont plutôt liées à l’acrobatie et aux prouesses gymniques qu’à la réelle compétence martiale. L’avantage de ce mode de transmission a été de mettre en place des protocoles de techniques de bases (Jibengong) qui construisent le pratiquant et rendent le corps robuste et agile.

Nous avons vu plus haut les principaux modes de transmissions traditionnelle et contemporaine, dès lors en qualité d’enseignant on peut s’interroger sur le sens de la transmission ?

On ne peut développer que ce que l’on connait, cependant il convient de reconnaître que l’on n’enseigne pas les arts martiaux à 20 ans, comme on les enseigne à 50 ans ! C’est également pour cette raison qu’un professeur, en fonction de son expérience, forme des classes de pratiquants distincts.

Les premières générations d’élèves ressembles peu aux générations qui se sont succédées, quoi de plus normal ! Il en résulte une grande richesse technique et culturelle au niveau de l’école qui consolide ses racines et fait fleurir ses branches. En fait, le maître comme l’élève, pris dans le même processus, reconstruisent ensemble l’héritage commun. Ce parti-pris décisif met en valeur l’écoute, le modèle et l’exemple. Un entraîneur se transforme au fil des années en professeur qui fait éclore le maître. Le bon enseignant est celui qui à mis son ego de coté et qui n’a d’effort que pour le progrès d’autrui. Il n’est pas de transmission réussie sans cette inversion, qui met le maître à la disposition des élèves, les aide, les accompagne, et collabore à leur apprentissage, puis les convie à se passer de lui. On sait ce qui compromet le processus de transmission : mensonge ou non-dit, déclarations sans effets, psittacisme (le perroquet…) ou le clonage, la puérilité de l’adulte, le fétichisme technique, l’institution du simulacre, la fixation du passé, le renoncement à l’avenir…

Le devoir généalogique appelle une ambition et un effort similaires, en lucidité, en force. Comme le dit le texte du rituel lors du cérémonial traditionnel de reconnaissance des disciples (Baï she li) :

Le disciple dit : « je m’incline sous le vent… »

Le maître répond en écho : « A chaque pas je souhaite que vous alliez plus haut »

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